Une Bovary en enfer

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Une Bovary en enfer

Avez-vous déjà écrit à un écrivain ?
L’écrivain est un spécimen évidemment sensible à l'art épistolaire : des mots sur des sentiments, des sentiments sur des mots même, quand ces derniers sont choisis pour laisser les premiers affleurer la surface du papier, rétroéclairer l’écran, puis flatter la joue de son destinataire, ou la gifler, c’est selon. Si c’est ainsi, si c’est réussi, la lettre se lit comme une carte topographique de l’âme nue de son auteur. Manuscrite, encore mieux, ses pleins et déliés découpent des reliefs à vif et des vallées en pente douce, ouvrent des précipices vertigineux, se ramassent en de mornes plaines, s’enfoncent dans des forêts noueuses à la Brocéliande. Si c’est ainsi, si c’est réussi, que cela touche un écrivain, alors c’est bien le moins.

La forêt donc, à la fois mystérieuse et protectrice, sa nature majestueuse, onirique, retirée du temps, préservée des réalités, contribue grandement à la puissance du texte de Reinhardt. La forêt est cette métaphore en forme d’écrin, dont on craint toute la lecture durant qu’il ne se transforme en tombeau, celui qui garde encore persistants les idéaux fracassés d’une femme, Bénédicte Ombredanne. Mais la forêt est aussi celle qui la révèle, l’élève et la venge dans toute sa splendeur d’héroïne quotidienne et tragique. Bénédicte Ombredanne, 38 ans, est agrégée de lettres, professeur dans un lycée de Metz, mariée et mère de deux enfants. Bouleversée par un roman, elle se pique d'écrire à son auteur une lettre, deux pages manuscrites, “spirituelles et magnifiques”. L’écrivain, sauf exception, dont aucune d’ailleurs ne me vient ici spontanément, n’est pas une rock-star. Car les écrivains lisent les lettres qu’ils reçoivent. Et il leur arrive d’y répondre. Touché à son tour, Eric Reinhardt, car c’est de lui qu’il s’agit, propose à Bénédicte une rencontre à Paris.

Avez-vous déjà rencontré un écrivain ?
La figure de l’écrivain demeure a priori plus accessible et moins chevelue que celle de la rock-star - même si, en l’occurrence, Eric Reinhart porte un scalp argent absolument irrésistible, avec cette mèche qui s’enroule en une drôle de vague sur le haut de son crâne, le nez fort et aquilin et des yeux perçants sur la photo qui ceint la belle couverture de la Collection Blanche de Gallimard. Même à la terrasse d’un café, à distance de bras, un écrivain ne se départit pas comme ça de son aura tutélaire : on questionne, on écoute timidement, on devise littérature, on cogne nos imaginaires et on s’y découvre des références communes. L’écrivain, attelé à un nouvel ouvrage, glisse quelques confidences sur la difficulté d’écrire. Mise en confiance, lors d’un deuxième rendez-vous, Bénédicte Ombredanne s’ouvre alors au récit de sa propre vie. Un chemin de croix, sous le joug psychologique d’un homme abject, à la psyché passablement dérangée, dont le châtiment redouble de folie furieuse lorsqu’il découvre son aventure avec Christian, rencontré sur Internet, un antiquaire de Strasbourg habitant une maison nichée dans une forêt.

Reinhardt, ému par ces révélations, maintient un contact de loin en loin avec Bénédicte, par mail et SMS, observateur bienveillant mais impuissant, sauf à retracer son calvaire, à remonter le fil du destin de cette femme sacrificielle, tour à tour vaillante, voire victorieuse, et spectatrice fascinée par sa propre chute.

L’Amour et les Forêts est un de ces romans à persistance rétinienne - je repense à D’autres Vies que les Miennes, d’Emmanuel Carrère. Les jours suivant la fin de la lecture, Bénédicte est encore là, dans sa robe en drap de laine et ses bottines lacées, portant sa chère bague ancienne, Bénédicte menue, intransigeante, poétique et incandescente, déstabilisée par les circonstances, saccagée par un fou ordinaire, mais à la grâce inaltérable. L’écriture de Reinhardt est dense, parfois complexe. Elle sert la richesse intérieure de son héroïne, transcende la beauté de l’amour, du sexe, de la nature, du rêve, de l’amitié aussi, puis entraîne soudain son lecteur dans le vortex du harcèlement conjugal, pour le laisser presque suffocant, écartelé entre le lyrisme le plus échevélé et un sordide qu’on peine à qualifier. Les voix de Reinhardt et de Bénédicte s’enchâssent dans un continuum hypnotique, une danse entre l’auteur et son sujet, jusqu’à l’irruption d’une narratrice inattendue dont la rondeur et le bon sens terriens apporteront une nouvelle lumière sur ce paysage désolé. Soyons clairs, si tu es doté d’un petit coeur qui bat, L’Amour et les Forêts te laissera prostré sur la quatrième de couverture, la tête entre les mains, sanglotant des pourquoi, pourquoi inconsolables. Même si, à ce moment-là, tu sauras pourquoi.

L’Amour et les Forêts, c’est aussi les Anciens et les Modernes réconciliés, le récit à la fois cocasse, enlevé et pathétique d’un chat sur Meetic, un chapitre comme une incise inspirée d’une nouvelle de Villiers de L’Isle-Adam, et une scène amoureuse d’anthologie, si belle et élégante qu’on s’interroge un instant, tant de beauté dans cette rencontre, est-ce l'heure de l'émancipation ou seulement une hallucination à la hauteur des idéaux d’une Bénédicte emmurée vivante, cette scène qui mêle cours de tir à l’arc, romantisme ancien siècle et crudité charnelle, avec Christian, un amant dont Lady Chatterley ne renierait ni la virilité solide (je sais, ne dis rien), experte et rassurante, ni la science de la nature.

L’Amour et les Forêts, c’est enfin la description clinique du crevard pathologique. Ce taré qui te déverse des tombereaux d’insultes sur la tête, avant de tomber à genoux, se répandant en excuses morveuses, chaud-froid ininterrompu qui te laisse sidérée, rompue, incapable de comprendre qu’il pleurniche seulement sur son misérable sort, ce maboule qui lève la main à hauteur de visage et l’arrête juste avant, qui s’en tient à la mandale psychologique, pas de traces, pas de bruit, celui qui te traite de pute pour s’octroyer le plein droit de t’avilir dans le secret de la chambre à coucher, ce génie maléfique qui vole ta salubrité pour mieux la fouler aux pieds et te refile sa propre aliénation en échange, tiens voilà cadeau, te faisant passer aux yeux du monde dans un tour de passe-passe démentiel pour la folle de Charcot, tu sais, cette hystérique de légende. Sans jamais nommer le dysfonctionnement d’un de ceux dont le Nouvel Obs plombe avec constance ses numéros d’été (“Pervers narcissiques : 20 pistes pour les reconnaître”, “J’ai vécu avec un pervers narcissique”, “Pervers narcissiques : enquête sur ces manipulateurs de l’amour”), sans jamais verser dans le pathos d’un sujet sensible mais presque galvaudé, et surtout sans jamais lui donner le contrôle du récit - car le contrôle, c’est ce qu’ils recherchent avant tout, n’est-ce pas ? - Reinhardt retranscrit un enfer conjugal avec une tension et une âpreté à la limite du supportable, dont le réalisme achève de glacer les sangs, lorsqu’on le sait issu des quelques Bénédicte croisées par l’auteur.

L’Amour et les Forêts, portrait de femme magistral. Ecrivez aux écrivains. Et à Reinhardt, de préférence.

Carolina Tomaz

L’Amour et les Forêts
Eric Reinhardt
Ed. Gallimard
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Publié dans Romans

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