Interview : Dans la tête de Bobby Fischer

Publié le par Bouquiner.net

Interview : Dans la tête de Bobby Fischer

Dans son dernier roman, La défense Fischer, Pierre-Emmanuel Scherrer donne sa version d'un des plus grands et plus étrange joueur d'échec de tous les temps : Bobby Fischer. Un roman passionnant.

Pourquoi un livre sur Bobby Fischer ?

Denoël a lancé une collection : « Les derniers jours de… » dont le thème est de raconter de façon romancé un personnage illustre. Denoël m’a proposé d’y participer.

Après y avoir réfléchi, j’ai pensé à Boby Fischer, parce qu’il a un parcours assez romanesque. Après avoir gagné le championnat du monde d’échec en 1972, il s’est exilé, il a eu maille à partir avec son pays les Etats-Unis, il a été jeté en prison à Tokyo, il a applaudi les attentats du 11 septembre. Quand il a remporté son titre, c’était la première fois qu’un américain gagnait le championnat du monde depuis des décennies, c’était les russes qui gagnaient tout plus de 30 ans. Suite à cette victoire, il est parti complètement en déserrance. Il a disparu du grand public, il a arrêté les échecs et la compétition. Il a notamment refusé de jouer contre Karpov puisqu’il avait demandé à changer les règles pour les mettre à son gout. Les changements qu’il avait demandé sont d’ailleurs appliqué dans les échecs tels qu’ils sont joué aujourd’hui. A partir de là, il a vraiment disparu jusqu'à devenir vagabond. Il vivait reclus parce qu’il avait le sentiment d’être persécuté, poursuivi et notamment par les journalistes.

Est ce que c’est cet aspect deserrance, qui était présent dans ton premier Roman, Desert Pearl Hôtel, qui t’a fait t’intéresser à Bobby Fischer ?

Peut-être, mais quand j’ai eu l’idée d’écrire sur lui, je n’étais pas du tout au courant de ses manies personnelles mais il y a quelque chose qui faisait constamment, c’est de marcher. Il vivait la nuit, il marchait seul la nuit des heures et des heures, dans les villes où il habitait. Je pense que c’était pour lui une façon de se vider le cerveau.

Je pense que ca répond chez moi à un gout pour la solitude et la méditation active. Par exemple j’aime bien voyager et conduire seul. On voit les trucs défiler, on est dans une espèce d’apnée de la communication.

Comment s’est passée la phase de documentation ?

Je me suis rendu à New York et j’ai lu une biographie assez intéressante de Bobby Fischer par Franck Brady qui était l’ancien président du club d’échec de New York où Bobby à longtemps joué. Il l’a du reste connu à ce moment la, et l’a un peu pris sous son aile à l’époque. Du coup je l’ai rencontré, on a beaucoup parlé, il m’a donné quelques petites anecdotes qui laissaient apercevoir des éclats de personnalité. Je suis aussi allé en Islande ou j’ai arpenté les chemins qu’il avait parcouru. A Reykjavik j’ai pu rencontrer quelques personnes qu’il a pu connaitre mais je n’ai pas voulu absolument chercher à contacter ses amis. J préférais être dans son environnement proche et plutôt incognito pour m’imprégner plus des lieux que des personnages qui l’ont côtoyé

Quelle est la part de réalité et de romanesque dans ton récit, comment trouver le juste milieu ?

Quand j’ai commencé le projet je n’avais pas envie de totalement délirer sur un personnage ayant existé, surtout un personnage récent, puisqu’il est mort en 2008. L’objectif n’était pas de spéculer de façon totalement folle et inconsidérée sur lui, mais d’essayer de me documenter un maximum pour me créer mon propre Bobby Fischer qui n’est pas le vrai, mais celui que moi je percevais avec le plus d’acuité possible. Je voulais ainsi en dériver des situations qui sont du ressort de l’imagination mais restent probables et pas totalement délirante par rapport à la psyché du personnage.

Comment ce personnage qui semble le suivre ?

Oui tout à fait, c’est un procédé romanesque pour souligner deux choses : la première est sa paranoïa absolument débordante dès le plus jeune âge puisque sa mère faisait l’objet de poursuite. La seconde chose est qu’il était véritablement poursuivit par la CIA de manière active surtout depuis ses propos sur le 11 septembre. Son cas a été entre les mains du président Bush à l’époque, ils l’ont fait emprisonner en 2005 au japon en faisant invalider son passeport.

Il savait qu’il était poursuivit et surveillé. Je trouvais ça intéressant parce que c’était comme s’il jouait une partie d’échec avec un adversaire qu’il n’avait pas pu anticiper, qu’il ne maitrisait pas.

Ce personnage qui le poursuit me permet de le mettre en péril et ca permet surtout de cerner son humanité, alors que quand il jouait c’était une machine froide.

Bobby Fischer ne dévoilait pas grand chose de sa personnalité. D’ailleurs la difficulté que j’ai eu avec ce personnage c’était d’essayer de percer la carapace de cette personne assez haineuse, paranoïaque, grincheux. Donc le mettre en danger dans sa propre retraite islandaise au bout du monde c’était aussi l’acculer et lui faire révéler ce qu’il était.

Le procédé que j’ai utilisé pour l’humaniser c’était de remonter dans son enfance pour essayer de voir ce qui avait cloché.

Comment Bobby Ficher est devenu antisémite ?

On ne sait pas quel est le point de départ de cet antisémitisme. Mais aux Etats-Unis beaucoup de juifs new-yorkais jouaient aux échecs. Il s’était fâché avec une grande partie de la bourgeoisie new-yorkaise suite à sa victoire au championnat du monde puisqu’il a refusé d’apparaître en public, il a refusé tous les honneurs. Une autre piste est qu’il a fait partie d’un secte chrétienne : The Church of God, qui était ostensiblement antisémite avec cette vieille rengaine que les juifs ont tué Dieu. Il s’est intéressé à toute la littérature antisémite comme le protocole ou le cercle de Sion. Toute cette théorie du complot attisait sa curiosité et a renforcé son antisémitisme primaire qu’il brandissait souvent comme une explication à ses problèmes financier.

Quand il criait sa haine contre les juifs, le mot juif avait un aspect particulier dans sa tête, c’était un espèce d’amalgame d’une population qu’il rejetait en bloc qui comprenait les sionistes, les riches banquiers new-yorkais, la CIA, le KGB. Il mettait tout le monde dans le même sac et il collait l’étiquette Juif dessus.

Est ce que se mettre dans la peau de Bobby Fischer a été difficile ?

J’ai eu une distance avec Bobby Fisher car j’ai écris une première version de ce livre que j’ai ensuite abandonné. J’ai tout repris à zéro et j’ai tout réécris. Dans la première version j’étais peut être trop en immersion dans le personnage lui même et je n’avais pas ce recul minimum qu’il faut avoir je pense pour que le personnage puisse évoluer sur la scène de l’imaginaire. C’est pour ca que dans la seconde version il y a plus de flashback, de descriptions environnantes qui le resitue. Ce détachement permet d’avoir des pistes sur pourquoi il est taré, pourquoi il pense qu’on le poursuit.

Est ce qu’il est plus difficile d’écrire un roman à partir de quelqu’un d’existant ou de faire une pure fiction comme dans ton précédent roman Desert Pearl Hotel ?

Pour moi c’est plus confortable d’être dans l’imaginaire pure, car je suis assez flémard dans tout ce qui est documentation. Je me suis rendu compte que pour écrire sur un personnage historique de façon romancé il faut procéder en deux étapes. La première est d’accumuler du matériel comme des vidéos, des biographies, des articles, et au bout d’un moment il faut fermer le robinet et laisser maturer le personnage dans sa tête. Ca permet de recréer son propre personnage de roman et d’en avoir une bonne vision d’ensemble, sachant que ce ne sera jamais que mon personnage à moi.

Pierre Emmanuel Scherrer

La défense Fischer

Ed. Denoël

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Publié dans Interviews, Romans

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